Fable bordure


Je ne dirai pas ici d'où je viens, d'où je suis et où je vais. 
Une de ces saisons, les frênes applaudissaient de leurs feuilles ces valses sauvages que tissent les cris des aigles de Bonelli. Mes deux peupliers amoureux réconfortaient de leurs mieux quelques loriots alors résolus au voyage. Et les pies sans ombrage vinrent taquiner l'obscur de mes rivages.
Un silence de saison sombre se fit savoir.
Elle venait de me retrouver.
J'en oublie le rythme à la pause de cette surprise.
D'abord, elle me salue tout en se remémorant ses juvéniles vagabonderies. Puis s'installe apaisée sur mes galets.
Quelque chose l'avait encagée à se libérer de ses civilités.
La menthe tente lentement de lui toucher quelques mottes de fraîcheur.
Ensuite, ce sont mes libellules qui ondulent des coucous irisés afin d'orner sa mémoire. De loin, les orties lui prient d'avoir le souci doré des sûres aurores.
Mais elle a du muguet en tête malgré sa méditation.
Une étamine de lamier chute sur mon derme mouvant :
Elle ira, ponctuée d'espiègles aboiements, se penser en quelques coudées au sein de l'écume des châtons prisonniers. 
Là, se chante une approche en provenance du champs.
Soudainement, des chiens explosent de liesse en mon sein, initiant l'inition de faim des quelques carpes cachées.
Une main nous frôle en surface pour finir sur ce front tout juste apparu. 
Cette nouvelle émane de son cloître crânien que le langage est liens prêts à pendre.
Pourtant, elle va s'incliner devant l'aubépine, en d'anciennes sentences, l'invoque par l'alphabet des essences, sollicite ainsi notre permission ondine.
Sur la mousse, elle dépose une demi lune d'argent en conjonction d'ajoncs et de rossignols, élance des sons qu'embrasse notre syntonie. À mes roucoulements, se mélodise que l'eau est sacrée. 
Un martin pêcheur, d'un éclair métallisé, flèche en aval le vieux saule affalé par une tempête passée; faudrait-il oublier la pâleur d'un sans vie pourtant début du miel ?
En mon courant, j'ai senti, des étoiles, la symphonie, passage passagère de cristal au cœur magmatique d'une terre mère offrant son plus bel instrument cosmogonique, ce phénomène d'exponentialité pure que beaucoup craignent, la mort, même si elle ne vit que d'amour.
Et aux rimes de mes rives, se livre la liberté de créer.
Mais que dit la mésange bleue, maintenant qu'elle grésille guillerette vers l'ombre des bambous invincibles ?
Dire pour elle, c'est tracer sa présence, sa maison, son amour et elle le fait tout en création, renforçant l'harmonie d'ici où vient d'arriver la douce dame, autrefois sauvageonne explorant mes berges.
C'est le moment de sa méditation, elle vient parfois me rejoindre depuis qu'elle s'est taillé un sentier à travers la jungle des ronces, activité qu'elle a pu mener à bien grâce à un curieux évènement qui se passe chez les humains : une toute petite créature fort puissante néanmoins les a contraint à s'enfermer et à ne plus se rencontrer, dans leur univers cela s'appelle un confinement. 
Et depuis, nous profitons d'une trève, d'une paix. De nouvelles symphonies se sont faites entendre de jour comme de nuit. 
Douce sauvagerie qui nous permet d'exister, grâce à toi, petit être glouton !
Dans ce champ d'accidents, l'autre fois sauvage, cependant, pratique encore ses exercices contemplatifs en d'étranges positions et torsions.
Je vais couler ailleurs pour ne pas la déranger car elle quête le vide, le renforcement de sa membrane, loin de nous, la majorité de son espèce agit ainsi, nous chassant même de leur conscience.
Ma vase me parle, interrompue par les carpes impatientes de moustiques, elle m'alerte de la présence sorcière. Mes filles sont toujours surprises dès qu'elle paraît. Mes filles, oui, car les fils ne naissent plus guères. La guerre de la civilisation envers nous, au moyen de moults poisons, a changé nos accouchements. Notre monde n'enfante plus beaucoup de mâles.
Revoilà, la passeuse posant sa peau sur la poésie de mes pulsations. Elle me demande bénédiction. Mais je ne connais aucun mortel jargon. Mes sentences ne se fixent pas, elles s'ensemencent au gré des fourrures, des écailles, des plumes, des poussières, des rosées et de la morsure d'étincelle dans le vent de la mer.
Mais, je fusionne ses désirs, être l'âme de son âme.
Être mes reflets.
L'ajonc le chuchote aussi en stris de lumières sur ses tiges. Or, novice sourcière sois hors de cette haine de soi. Sois autonomie, sois trame sacrée, tissée par tous.
Je suis autant toi que moi en ce qui noue la vie. 
Et cet oubli, t'isole et nous assassine inéxorablement.
C'est ce que répète là déjà au midi, le rouge gorge affolé de cigales.
Alors comment te témoigner mon amour ?
Faut-il que je sorte de mon lit ?
Sacrifier ma sérénité afin de soutenir tes luttes ?
Crois-moi, une crue n'est pas toujours un déluge.
Je pourrais t'offrir ce minuscule ami que tous craignent. En mon sein, je peux l'éclore d'esprit primaire.
L'incantatrice embrasse mes sentences, se soudant à ma source. Je me verse en elle.
Si étrange surprise de ces faits conjugués avec ce virus soufflant mon esprit en son corps. 
Une partie de moi est devenue elle.
Elle est l'incarnation de mon esprit, une poésie de ma conscience, en elle sont mes pouvoirs.
À présent, elle a la possibilité de vaincre l'empire du pire.
Et ses sœurcières pourront faire de même, s'unir aux esprits de la terre, déclencher des inondations, des séismes, des tornades, des tempêtes, des incendies, des pandémies, des brigandages afin de libérer le vivant, d'enfanter des futurs, de jouir de génèses, de parfaire les possibles, en milliards de germes d'amour et de révolutions.
Le temps est venu.
Nous sommes sommés.
Alors, je reste rivière, je reste à tes côtés, je suis l'eau de ta lutte dans l'attente des fleurs de flammes.